Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, la coalition armée Viv Ansanm a pris d'assaut le centre-bourg de Kenscoff et attaqué une église transformée en camp de déplacés. Au moins 47 morts et 22 blessés selon l'ONU.

Ils avaient déjà fui une première fois. Dans l'église où ils dormaient, on les a tués.
Dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 août 2026, la coalition armée Viv Ansanm a pris d'assaut le centre-bourg de Kenscoff, commune paysanne des hauteurs de Pétion-Ville. Les assaillants ont attaqué une église transformée en camp de déplacés. Bilan provisoire selon l'ONU : au moins 47 morts et 22 blessés. Des disparus. Des enlevés. Le gouvernement annonce des renforts. Les bandits répondent par une vidéo d'otages.
Il était environ vingt et une heures, le dimanche 23 août, quand les premières rafales ont éclaté dans le centre-bourg de Kenscoff.
Jusqu'aux environs de deux heures du matin, cette commune paysanne accrochée aux hauteurs de Pétion-Ville, au sud de Port-au-Prince, a été livrée aux hommes armés de la coalition Viv Ansanm.
Le lundi matin, les habitants comptaient leurs morts sur le bord de la route.
Le maire, Massillon Jean, a parlé à l'AFP d'« une nuit de terreur ». Il a d'abord dénombré une quarantaine de corps. Les Nations unies ont consolidé ce lundi matin un bilan d'au moins 47 tués et 22 blessés — encore provisoire. Le magistrat lui-même reconnaît qu'un décompte définitif reste impossible : l'accès à la zone est difficile, les communications coupées, des habitants demeurent introuvables.
En Haïti, dans ces cas-là, le bilan ne descend jamais. Il monte.
Le détail qui devrait suffire à faire taire toutes les déclarations officielles est celui-ci : les assaillants sont entrés dans une église qui servait de camp à des déplacés.
Des gens qui avaient déjà tout perdu une première fois. Des familles qui avaient déjà fui une autre commune, un autre quartier, une autre nuit de tirs, et qui dormaient là parce qu'il n'y avait plus nulle part ailleurs où dormir.
Ils ont été exécutés dans le lieu même où ils étaient venus chercher asile — à quelques minutes du commissariat.
Les assaillants ont progressé par Nan Madeleine, Caille Boucan et l'intérieur de Kenscoff, jusqu'aux abords du poste de police. Des maisons ont été incendiées, des véhicules calcinés, des bêtes abattues. Parmi les habitations brûlées, celle du docteur Jean William « Bill » Pape, figure médicale majeure de la Caraïbe, dont la fondation soigne depuis des années les patients atteints du VIH et de la tuberculose.
Un cultivateur de 41 ans, Mathurin Pierre, a déclaré à l'Associated Press avoir perdu quatorze proches.
Un autre habitant, penché sur le corps de son beau-frère, a résumé en une phrase ce que trois ans de communiqués n'ont pas réussi à dire : « Si seulement on avait une bonne police qui aurait placé un blindé ici, ce qui s'est passé aurait pu être évité. »
Selon des sources locales, la Police nationale, appuyée par des brigadiers, serait parvenue à contenir la progression au niveau de Fermathe. Contenir. Après.
Le Bureau du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a publié un communiqué en début d'après-midi lundi : condoléances aux familles, forces de sécurité en état d'alerte maximale, renforts déployés, autorité de l'État à rétablir. Aucune trêve, aucun refuge, aucune impunité pour les groupes armés. Kenscoff ne sera pas abandonné. La République l'emportera.
Quelques heures plus tard, les assaillants diffusaient leur propre réponse.
Une vidéo de moins de trois minutes. On y voit une vingtaine de personnes — des femmes, des jeunes hommes, des nourrissons — présentées comme otages et boucliers humains. La voix off met en garde les autorités contre toute frappe de drones et menace de mort.
Voilà l'état du rapport de force. D'un côté, une déclaration en français administratif. De l'autre, des bébés brandis devant une caméra.
L'Office de la protection du citoyen a condamné le massacre dans le plus grand terme et exigé que les commanditaires soient identifiés et poursuivis, que les blessés reçoivent les soins d'urgence, et que les morts soient enterrés dignement.
Il faut retenir ce dernier point. Nous en sommes à devoir réclamer, par communiqué officiel, le droit d'enterrer nos morts correctement.
Cette attaque n'est pas un accident. C'est une étape.
Kenscoff est visée méthodiquement depuis le premier assaut du 27 janvier 2025, où les gangs avaient déjà tué au moins 50 personnes et déplacé 3 000 familles dans les localités de Belot et Godet. Dans les deux mois qui ont suivi, le Bureau intégré des Nations unies en Haïti et le Haut-Commissariat aux droits de l'homme avaient consolidé un bilan de 262 morts rien que dans cette commune. Dix-neuf mois plus tard, les gangs sont finalement entrés dans le centre-bourg.
Il faut comprendre pourquoi ils s'acharnent.
Kenscoff nourrit la capitale. Les choux, les carottes, les poireaux, les brocolis qui alimentent l'aire métropolitaine viennent de ces mornes. Qui tient les champs tient les fruits et légumes de Port-au-Prince.
Kenscoff surplombe le pouvoir. La commune occupe une position stratégique sur les hauteurs : elle domine les axes menant à Pétion-Ville, où se trouvent plusieurs ambassades et le siège provisoire du gouvernement.
Kenscoff était le dernier refuge. C'était l'endroit où l'on montait respirer, au-dessus de la chaleur et du chaos de la plaine. Des maisons de villégiature pour ceux qui pouvaient fuir. Un dernier endroit frais.
Prendre Kenscoff, c'est tenir la nourriture de la capitale, tenir les routes qui l'encerclent, et détruire le dernier endroit où l'on peut encore se mettre à l'abri.
Le contexte général : les groupes armés contrôlent aujourd'hui l'essentiel de Port-au-Prince. Environ 1,5 million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays selon l'Organisation internationale pour les migrations. Plus de 3 100 personnes ont été tuées entre janvier et juin 2026 d'après les statistiques onusiennes.
Et pendant ce temps, le calendrier avance.
La Force de répression des gangs, autorisée par le Conseil de sécurité de l'ONU et appelée à compter 5 500 policiers et militaires provenant de pays partenaires, ne doit atteindre sa pleine capacité opérationnelle qu'en octobre 2026.
Les élections générales, elles, sont annoncées pour le 13 décembre 2026 — les premières depuis plus de dix ans. L'inscription des électeurs est en cours, même si les observateurs avertissent que l'insécurité généralisée rendra un scrutin crédible quasi impossible.
Faisons le calcul honnêtement, puisque c'est notre métier de journaliste.
Le pays doit organiser un scrutin national dans moins de quatre mois, avec une force internationale qui ne sera au complet qu'au dernier moment, dans des communes où l'on vient de massacrer des déplacés réfugiés dans une église à vingt minutes du commissariat.
Ce n'est pas du pessimisme. C'est une addition.
Il y a, en France, à Montréal, à Miami, à Saint-Domingue, des milliers de familles qui ont passé la journée de lundi le téléphone à la main, à composer des numéros qui ne répondaient pas.
Des numéros qui ne répondaient pas parce que les gens dormaient dans une église, ou ne dormaient plus du tout.
La diaspora vit ces nuits-là en différé, dans une impuissance particulière : celle de ceux qui envoient l'argent du loyer et de l'école, qui gardent un compte bancaire vivant pour financer un établissement, des vaccins, une reconstruction — mais qui ne peuvent pas envoyer un blindé à Fermathe.
Nous n'avons pas le pouvoir de reprendre Kenscoff. Nous avons celui de refuser que ces morts deviennent une ligne de plus, une dépêche de plus, un chiffre qui s'ajoute sans plus rien signifier. Quarante-sept personnes assassinées dans une église, ce n'est pas une statistique sécuritaire : ce sont quarante-sept histoires, quarante-sept familles, quarante-sept enterrements que quelqu'un, quelque part, va devoir financer.
C'est quarante-sept vies qui avaient déjà choisi de croire qu'une église pouvait encore être un lieu d'asile.
On dit d'un véhicule lancé sans frein qu'il roule à tombeau ouvert. L'expression parle de vitesse et d'inévitabilité.
Ici, elle parle aussi du tombeau — et il est grand ouvert, sur les hauteurs de Pétion-Ville, depuis dimanche soir.
Il reste cent dix jours avant le 13 décembre. Il faut espérer que quelqu'un, quelque part, tient encore le volant.
Gédem's Francklin EDOUARD
CHEF DE RÉDACTION DU JOURNAL LA MAISON
Sources : AFP · Associated Press · Reuters · Le Nouvelliste · HaitiLibre · Nations unies (BINUH, OIM)
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