Après l'attaque du centre-bourg de Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 août 2026, notre rédacteur Maguet Delva écrit une commune où le silence a pris la place des voix.

Note de la rédaction — Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, le centre-bourg de Kenscoff était pris d'assaut et des déplacés réfugiés dans une église y étaient tués. Le Journal La Maison a rendu compte des faits. Il publie aujourd'hui ce poème parce qu'un bilan ne dit pas tout : il compte les morts, il ne dit pas ce que devient un pays quand son paysage apprend à se taire. Maguet Delva, rédacteur de ce journal, l'a écrit depuis Paris. — La rédaction
Kenscoff, que d'éloquents silences,
Nourris par nos propres démissions.
Dans les jeux cyniques du pouvoir,
Le ciel s'ensorcelle chaque soir.
Les oiseaux, chassés de leur royaume,
Ont abandonné là leur psaume.
Le vent glisse sur les toits sans bruit,
Comme un fugitif qui fuit la nuit ;
Il n'ose plus froisser les feuilles,
De peur que le fusil ne l'accueille.
Les maisons ont clos leurs paupières,
Les jardins ont perdu leurs prières.
Les arbres nouent entre eux leurs branches,
Comme des mains jointes et blanches ;
Mais sous la terre, en profondeur,
Les racines boivent la douleur —
La sève de ceux qui sont partis,
Que la montagne n'a pas trahis.
Les ravines charrient nos silences,
La montagne détourne sa présence ;
Les nuages, lourds de mémoire,
S'effilochent au bord du soir.
Même les pierres, muettes, savent
Ce que les hommes en eux entravent.
Kenscoff, où chaque sentier se tait,
Portant un nom qu'on n'ose plus retracer,
Où chaque colline dans son ombre
Garde un morceau de nos décombres —
Que sommes-nous, nous qui laissons
Le silence dire nos raisons ?
Chaque coup de feu, une ponctuation,
Chaque mort, une ligne d'abandon,
Inscrite au grand livre de nos peines,
Où l'oubli chaque jour s'égrène.
À Kenscoff, le crime n'a pas su
Seulement taire ce qu'on a vécu :
Il a appris au paysage entier
À retenir son souffle, à se taire.
Et quand le soir enfin descend,
Ce n'est pas la nuit qu'on attend.
C'est le silence, montant des ravines,
Qui recouvre nos âmes en ruine.
Maguet Delva
France, Paris

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