Éditorial de Maguet Delva : 223 ans après la création du bicolore, le drapeau ne peut survivre par la seule émotion patriotique — il doit être irrigué par le savoir.

Par MAGUET Delva, journaliste du Journal La Maison
Aujourd'hui, 18 mai 2026, cela fait exactement deux cent vingt-trois années depuis que notre drapeau fut créé une première fois sur le champ de bataille, dans un geste fulgurant de bravoure, de rupture et de patriotisme incandescent. Ce drapeau n'est pas né dans le confort des salons ni dans les lenteurs administratives d'un État installé. Il est né dans la poudre, dans la sueur, dans le sang et dans le refus absolu de l'humiliation coloniale.

Mais de ce drapeau, il faut aussi retenir les longues périodes historiques durant lesquelles ses couleurs furent disputées, contestées, manipulées. Car cette tension fait également partie de notre richesse historique. Les derniers grands soubresauts eurent lieu au lendemain du 7 février 1986, lorsque la jeunesse haïtienne imposa au pouvoir militaire le rétablissement du drapeau bleu et rouge, arrachant symboliquement le pays à une vision autoritaire et noiriste de l'identité nationale.
Notre drapeau, comme tous les drapeaux du monde, est chargé de symboles, de douleurs et de faits historiques majeurs. Il peut devenir un outil pédagogique extraordinaire pour instruire une jeunesse aujourd'hui démunie de presque tout : de repères, d'idéaux, de mémoire et parfois même d'espérance.
Mais le drapeau en lui-même n'est rien. Ce n'est qu'un morceau d'étoffe flottant dans le vent. Ce qui importe véritablement, c'est l'idée qu'il transporte, l'arsenal idéologique qu'il charrie, les principes qu'il exige de ceux qui prétendent le défendre.
C'est ici qu'intervient la pensée visionnaire de Dantès Bellegarde. Dans le cas haïtien, il avait compris quelque chose de fondamental : le drapeau ne peut survivre uniquement par l'émotion patriotique. Il doit être irrigué par le savoir. Voilà pourquoi il associa l'université à la fête du drapeau. Le 18 mai n'est pas seulement la fête du drapeau ; c'est la fête du drapeau et de l'université.
Cette précision est capitale.

Au sens bellegardien du terme, l'université devait devenir la gardienne du drapeau. Non pas une gardienne protocolaire, mais une gardienne intellectuelle et morale. Car le drapeau, simple morceau d'étoffe, ne peut rester vivant, vivace et inaltérable que s'il est nourri d'idées, de débats, de pensée critique et de mémoire historique.
Une fois, au détour d'une conversation avec un fonctionnaire bien endimanché qui répétait sans cesse : « la fête du drapeau », je lui répondis qu'il oubliait l'essentiel : c'est la fête du drapeau et de l'université. Cette omission n'est pas anodine. Elle révèle justement le drame haïtien : nous avons conservé les symboles, mais nous avons déserté les idées qui leur donnaient sens.
Et alors surgit la question brûlante, celle qui consume les consciences honnêtes : pourquoi célébrer ? Pourquoi allumer des cierges sur un autel que nos propres dirigeants profanent chaque jour ? Pourquoi entonner des hymnes à la gloire de 1804 lorsque ceux qui nous gouvernent font exactement le contraire de ce que cette révolution a proclamé, exigé et sanctifié dans le sang ?

MAGUET Delva
JOURNALISTE DU JOURNAL LA MAISON
Journal La Maison — Numéro 48 — Paris, 18 mai 2026
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