Derrière les refrains de l'orchestre Tropicana d'Haïti se tient un parolier d'exception. Notre rédacteur Maguet Delva entre dans l'atelier de Raphaël Telsaint, chansonnier, poète et orfèvre des mots.

l'orchestre Tropicana d'Haïti
Vous les connaissez. Vous les avez écoutées, peut-être même avec cette frénésie qui nous saisit lorsque certaines chansons semblent avoir été écrites pour demeurer en nous. Les chansons de l'orchestre Tropicana d'Haïti ont traversé les générations, se sont installées dans les mémoires et continuent de faire vibrer les amoureux de la musique haïtienne. Mais derrière ces refrains que l'on fredonne presque machinalement, derrière ces mélodies que l'on croit connaître par cœur, avez-vous déjà pris le temps de regarder du côté de celui qui tient la plume ?
Car derrière certains de ces tubes dont on aurait presque envie de recopier chaque refrain tant ils sont ciselés, derrière ces mots qui semblent avoir été pesés, polis, puis déposés sur la musique comme des pierres précieuses, se trouve un véritable magicien de la langue.
Son nom est Raphaël Telsaint.
Telsaint est un poète. Un poète qui ne s'enferme pas dans les livres, qui n'a pas besoin du silence d'une bibliothèque pour faire surgir les images. Sa poésie marche, danse, aime, souffre et parfois même plaisante au milieu du tumulte de la vie. Elle emprunte aussi bien le français que le créole, et passe de l'un à l'autre avec une aisance qui donne parfois l'impression que les deux langues se sont donné rendez-vous dans la même phrase.
Chez lui, la métaphore n'est jamais un simple ornement. Elle travaille, elle respire, elle avance avec la chanson. Chaque image semble surgir d'un imaginaire prodigieusement fertile. On pourrait presque croire que Telsaint possède, quelque part dans son atelier secret, une fabrique de mots où les sentiments entrent à l'état brut pour ressortir transformés en poésie.
Il suffit de parcourir quelques-unes de ses compositions pour mesurer l'étendue de cet univers :
Cette liste ressemble moins à une simple discographie qu'à une constellation. Chaque titre allume une petite lumière dans l'immense ciel poétique de Telsaint.
Et puis il y a sa manière de construire ses chansons. Telsaint ne se contente pas d'aligner des paroles sur une mélodie. Il bâtit. Il agence. Il sculpte. Il cherche le mot juste comme un artisan cherche la pierre qui donnera à son ouvrage sa forme définitive. Ses couplets sont travaillés avec une précision qui laisse deviner un immense labeur derrière une apparente simplicité.
Il y a chez lui quelque chose de l'orfèvre : il prend une émotion ordinaire et la transforme en bijou. Une peine amoureuse devient paysage. Une femme devient parfois reine, fleur, lumière ou énigme. Un homme blessé peut devenir personnage de théâtre. Une déception se métamorphose en tableau. Et lorsqu'il choisit l'ironie, celle-ci ne vient jamais les mains vides : elle apporte avec elle son lot de malice, de finesse et d'observation sociale.
C'est pourquoi il serait réducteur de parler simplement de chansonnier à propos de Raphaël Telsaint. Le mot est juste, mais il ne suffit pas. Il y a le chansonnier, bien sûr, mais derrière lui se cache le poète ; derrière le poète, l'observateur ; derrière l'observateur, l'artisan des mots. Et c'est peut-être cette dernière dimension qui mérite d'être davantage soulignée.
Telsaint possède cette faculté rare de faire croire que les mots lui viennent naturellement alors qu'ils sont, à y regarder de près, admirablement travaillés. Sa poésie donne l'impression de couler comme une source, mais le lecteur attentif découvre derrière cette fluidité tout un travail de composition. Les mots ne sont pas là par hasard. Ils ont leur place, leur poids, leur musique.
Il faut alors réécouter Telsaint autrement. Ne plus seulement écouter la musique.
Écouter les mots.
Ne plus seulement fredonner le refrain.
Regarder comment il est construit.
Ne plus seulement admirer la mélodie.
Entrer dans l'atelier du poète.
C'est là que l'on découvre que certains refrains de Tropicana ne sont pas simplement faits pour être chantés : ils sont faits pour être relus, médités, parfois même recopiés. Ils possèdent cette étrange qualité des belles choses qui donnent envie de les conserver.
Raphaël Telsaint n'est donc pas seulement l'un des hommes qui ont écrit pour Tropicana. Il est l'un de ceux qui ont contribué à donner à l'orchestre cette langue singulière où la chanson populaire peut soudain franchir la porte de la poésie. Et lorsque la poésie parvient à entrer dans une chanson sans perdre ni sa simplicité ni son pouvoir de séduction, il se produit quelque chose de rare : la musique ne se contente plus de se faire entendre, elle commence à se lire.
Avec Telsaint, on ne sait plus très bien si les histoires qu'il imbrique dans ses chansons-poèmes relèvent du vécu, de l'observation ou de la pure invention. À vrai dire, la question devient secondaire dès lors que l'on pénètre dans son univers. Chez lui, la réalité n'a pas besoin de produire un certificat d'authenticité : il lui suffit d'être vraisemblable pour devenir matière poétique.
Le cocu, chez Telsaint, n'a ni nom ni visage : c'est une figure, celle de n'importe quel homme trompé. Le chansonnier le croque comme un peintre saisit sur sa toile un personnage à la fois tragique et grotesque. Il ne le dessine pas avec le trait lourd de la condamnation ; il le campe avec cette pointe d'ironie qui transforme le malheur en scène presque théâtrale. Le personnage avance avec sa blessure, son humiliation, ses interrogations, mais aussi avec cette étrange dignité que l'humour lui restitue.
Telsaint ne raconte donc pas seulement l'histoire d'un homme trompé. Il en fait un personnage. Il lui donne une silhouette, une voix, des gestes, presque une démarche. Le cocu cesse d'être une victime anonyme de l'infidélité pour entrer dans la petite galerie des figures sociales que le chansonnier observe, découpe et expose. À travers lui, c'est tout un théâtre du couple haïtien qui se met en mouvement : le soupçon, la découverte, la colère, la honte, le ridicule et, finalement, cette capacité bien haïtienne à rire au bord même de la tragédie.
C'est peut-être là que réside le véritable talent de Telsaint : il n'a pas besoin que son histoire soit vraie pour qu'elle sonne juste. Il lui suffit de trouver le mot qui fait mouche, le détail qui ressemble à la vie, la formule qui transforme une mésaventure individuelle en miroir collectif. Le vécu et l'imaginaire finissent alors par se confondre. La chanson devient plus vraie que l'anecdote qui aurait pu lui servir de point de départ.
Chez Telsaint, la réalité n'est donc pas une frontière ; c'est une matière première. Il la prend, la malaxe, la pétrit, lui ajoute parfois une pincée de dérision, et la transforme en chanson. Peu importe finalement que le cocu ait réellement existé. Dès que Telsaint le fait entrer dans son univers, il existe désormais pour la mémoire musicale.
Photo : Maguet Delva
Maguet Delva
France, Paris

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